Du 21 au 23 juin 2016 s’est tenue au centre international de convention de Pékin la 15ème China Internet Conference, organisée chaque année par l’Internet Society of China. J’ai eu l’immense bonheur d’y représenter l’OP3FT, l’organisme à but non lucratif développant la technologie Frogans. En marge des échanges que nous avons noués avec des acteurs de l’écosystème Internet en Chine, j’ai été interpelé par l’intervention du Professeur Li Xiadong (李晓东), vice-doyen de l’Institut de Recherche sur les Nouveaux Médias à Pékin.

Son intervention portait sur la disparition de la société de masse.

En Chine, la disparition de la société de masse

Le collectif joue un rôle déterminant dans la culture, et l’organisation sociale et politique chinoises. Ce n’est donc pas rien de dire que la société de masse est en train de disparaître.

Pourtant, selon, c’est ce qui est en train d’arriver en Chine, et le phénomène Wechat en est le révélateur le plus frappant. Wechat ( 微信 soit « wēixìn »), est l’application de messagerie instantanée la plus répandue en Chine, avec 700 millions d’utilisateurs actifs. Mais c’est plus qu’une simple messagerie. Comme l’indique le Professeur Li, « Wechat a intégré la vie sociale des Chinois. Toutes les générations l’utilisent. Wechat est devenu un outil pour notre vie quotidienne. Ce n’est pas une super-application ; c’est une super-plateforme. »

C’est vrai qu’en Chine, Wechat sert à tout : s’échanger des messages écrits, discuter par oral ou en visio-conférence, envoyer de l’argent à des proches, acheter en ligne, payer un taxi, etc. C’est aussi un vaste canal de diffusion de l’information. « Avant, explique le Professeur, les médias avaient le monopole de la dissémination de l’information. Nous devions accepter ce qu’ils disaient. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. »

Et de poursuivre : « Wechat est une plateforme décentralisée, là où les médias du passé s’appuyaient sur les masses. Or la société de masse, la notion même de masse, est en train de disparaître. »

Le Professeur Li enfonce le clou en assénant cette statistique : 80% des Chinois nés après 1990 ne lisent jamais de journal.

Le professeur Li Xiaodong (李晓东)

Le professeur Li Xiaodong (李晓东)

En Occident aussi, les médias de plus en plus concurrencés

En occident également, les médias sociaux jouent un rôle de plus en plus important dans la diffusion de l’information. Les médias traditionnels tentent de les investir. Par exemple, Libération expérimente l’utilisation de WhatsApp comme canal d’information ; Facebook, de son côté, propose aux médias de diffuser directement leurs contenus sur son fil d’actualité avec la fonctionnalité « Instant articles ». Enfin, qui n’a jamais appris une nouvelle sur les médias sociaux avant de la lire dans le journal ou de l’entendre à la radio ? Même la télévision ouvre ses écrans aux médias sociaux en permettant aux téléspectateurs d’intervenir en direct pendant les émissions, notamment grâce à Twitter.

Comment va évoluer l’information dans les dix prochaines années, à l’aune de ce nouveau paradigme ? L’information que l’on trouve dans les médias sociaux est bien différente, en effet. Elle a souvent une dimension plus locale, une forte portée émotionnelle. Son accès est réglé par des algorithmes qui font que potentiellement deux internautes n’auront pas accès aux mêmes informations.

Alors, faut-il se réjouir de la disparition de la société de masse ? Est-elle synonyme d’une émancipation de l’individu ou au contraire d’un repli sur soi ou sur des micro-communautés ?

Un peu d’optimisme à 8000 km de Paris

La lecture de l’Homme nu, l’ouvrage récent de Marc Dugain et Christophe Labbé, ferait plutôt pencher vers la deuxième hypothèse. En substance, le livre, sous-titré « La dictature invisible du numérique« , dépeint un monde dans lequel les Big Data nous font pénétrer dans une ère d’individualisme intégral, et même pire, de solitude, en construisant un cocon douillet dont on ne peut sortir, qu’ils appellent Big Mother.

L’avenir nous dira si l’avènement des médias sociaux comme canal principal de création et de diffusion de l’information est un phénomène qui va se confirmer, et s’il apporte plus de bien que de mal. En tout cas, le sentiment que l’on a lorsque l’on a participé à la China Internet Conference est que les Chinois embrassent la nouveauté avec un bel enthousiasme, loin du traumatisme qu’a créé en Occident les révélations d’Edward Snowden et du pessimisme forcené qui transpire à chaque page de l’Homme nu.

Pour notre part, contrairement à Dugain et Labbé , nous continuons de penser que le pire n’est toujours pas certain, et trouvons en Chine un environnement propice à un regard plus posé, plus distancié, sur les évolutions en cours.

Crédit photo à la Une : Ants CC BY NC ND Daniel Racovitan